Le

Spleen

De

Zarathoustra

 
Invitation
Infographie © Thierry Deschamps

Thierry Pontic


 
 

Invitation


Hier soir, invité chez des connaissances à dîner, je n'ai eu droit qu'à un plateau télé. Comme hors d'œuvre un jeu où l'on peut gagner, surtout le droit de se faire ridiculiser.
En guise de plat de résistance, bien sûr, le journal télévisé, sacro-sainte messe journalière de ceux qui ne veulent rien rater, du dernier génocide ou de la dernière grève, mais surtout de la météo qui vient juste après. Ensuite vint le dessert, moment d'intensité, avec une émission qui se proposait de nous montrer la réalité de nos propres intimités. Je n'ai pas osé rester pour le gâteau j'avais, en effet, trop peur que sa cerise me soit indigeste, alors je m'en suis allé.

Que sont donc devenus mes gentils copains, qui de l'autre coté de l'étrange lucarne, m'aidaient à me sentir moins seul les mercredis et dimanches matins. Où sont donc passés Aglaé et Sidonie, Saturnin, Belle et Sébastien, Nounours, Nicolas et Pimprenelle, Poly et Rintintin ? Ont-ils rejoints Polux et Zébulon pour faire avec eux un tour de manège enchanté, ou bien sont-ils allés retrouver Casimir sur son île aux enfants, pour avec lui s'amuser ?

De nos jours, nos chères têtes blondes se nourrissent de mangas et de programmes moins policés, où rien n'est suggéré mais tout est montré. Bonne nuit les petits, au revoir gentils dessins animés et que vivent les nouveaux concepts télévisés !

Enfants et parents sont enfin égaux, assis devant cette lanterne magique, qui leur propose un monde où tous les gens sont beaux, et peu importe si cela n'est pas la réalité qui, sous leurs yeux hagards, est diffusée.

Tout sent le stuc et le décor en carton pâte des vieilles comédies à l'italienne de ma jeunesse, la poésie et la magie de l'imaginaire en moins. La vie est devenue une pale copie de l'existence, dans cette grande supercherie et cette immense braderie des valeurs et des sentiments, où le paraître a réussi à supplanter l'être, et où la fin justifie trop souvent les moyens.

Les héros sont heureux et triomphent du mal dans les séries télévisées pour ménagères de moins de cinquante ans, ou dans les romans photos que ces mêmes midinettes attardées achètent en catimini pour les lire, en bikini, négligemment allongées sous le soleil artificiel d'une lampe à bronzer.

Même vos rêves ne vous appartiennent plus, tant il est facile et confortable de vivre vos fantasmes au travers de ces nouveaux chevaliers des temps modernes et princesses de l'audimat, héros trans-tv-hygièniques de la génération télé réalité. A présent les nouvelles Stars sont à votre portée, là, juste à la porte d'à coté. Charcutier ou caissière devenus vedettes du prime-time, pour qui nul n'ait besoin de maîtriser l'orthographe pour signer, à tour de bras, des autographes.

Braves moutons de Panurge, vivez donc dans ce monde où tout est déjà pré formaté, où tout, pour vous et non par vous, a déjà été pensé, aménagé et aseptisé. Laissez vous endormir par les chants de ces nouvelles sirènes cathodiques, qui savent mieux que vous de quoi votre lendemain sera fait. Continuez à vous admirer dans ce miroir aux alouettes que représentent votre pseudo réussite sociale et votre bonheur à crédit acheté.

Quant à moi je retourne à mes stylos et à mes feuilles de papier, car voyez vous même si cela peut vous paraître horrible et triste, je n'ai toujours pas la télé. J'écoute la radio et franchement je n'ai pas l'impression d'en être plus bête! A moi donc la liberté de fainéanter, de penser, de rêver et de fantasmer, partageant l'intimité de ma solitude avec ces voix qui resteront, à jamais, des compagnes aux visages inconnus, ne sachant même pas que je les ai entendues.

Quand les propos sur les ondes radiophoniques me lassent, je plonge, je me perds et je me délasse dans la lecture d'un magazine ou d'un roman, suivant mon humeur mais aussi la couleur du temps. Tourner les pages d'un simple bouquin peut m'amener parfois jusqu'au petit matin, faisant de moi l'émule de Sherlock Holmes, le complice d'un malandrin ou le lecteur d'un conte libertin.

Entièrement responsable de mes choix, de mes erreurs et de mes joies, je reste le réalisateur de ma vie, le programmateur de mes désirs et de mes envies, je n'ai à craindre aucune rediffusion, je ne vivrai jamais mes rêves par procuration.


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© Thierry Pontic
 
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